Novembre 2011. L'amour (2)


Il y a en vous divers élans, étranges et que jamais je ne m'explique complètement. Celui que vous appelez amour occupe beaucoup d'espace et trouve sa fin, la plupart du temps, au creux de l'automne.

Mon ami Rose a un chagrin d’amour. Je le regarde errer de pièce en pièce, de rue en rue, enjamber ses journées sans émotion, et enfin ramper à l’intérieur de lui-même. Quand il ne flotte pas littéralement, il s'oublie, il avance, nocturne, sans ardeur, avec la gaité d'un flan. Il est rongé. "Je suis rongé" dit-il sans arrêt. Mais par quoi ?

Le fait est là: il lui manque quelque chose. Et cette chose, inexplicablement, prend encore de la place et prend encore du temps. Elle domine incontestablement les instances de son quotidien amaigri. Cette femme d'une cruauté extraordinaire lui semblait être la seule possible. Son ombre est encore là. Je n'ai jamais compris ce qu'il lui trouvait.

Pourquoi les Hommes ont-ils autant besoin de finition, alors que jamais ils n’atteindront leur finition, et que c’est là même leur définition? Je ne sais pas. J'ai du mal à comprendre. Pauvre Rose, rien ne le contente. Il semble que cette femme occupait son désir, nourrissait son destin.

En la matière, je ne peux qu'élucubrer, n'ayant moi-même jamais connu cette ardeur... Mais maintenant que j'y songe, il y avait cette musicienne (je la vois ici même, plus bas, dans mon dernier article), près de moi. Qu'est devenu ce trouble qui m'empêchait de réfléchir? Qu'est devenue cette présence? Ai-je souffert? Ai-je aimé? Où s'est caché le souvenir? Tout semble avoir disparu. Et moi aussi, peut-être, à bien y réfléchir.

Raymonde en Iran, 2010 (1389)

Cher Lecteur,

Il y a un an maintenant, un an tout rond, attiré par les charmes d’une musicienne au talent outre-Atlantique, j'ai quitté quelques mois la France pour l'Iran, l’année 2010 pour l'an 1389. Cet été là, j’ai pu tâter à la fois l’âpreté d’un territoire et la douceur d’une dame. Curieuses découvertes parallèles pour un solitaire qui n’avait jamais mis les pieds au creux d'une dictature.

Vous le constaterez sans doute, mes déambulations dans ce pays sont étranges, floues. Jusqu'à présent, j'ai considéré ces notes comme sans intérêt, saisies par le vide. Mais tout compte fait, quelqu'un, quelque part, les trouvera peut-être dignes d'être parcourues.

Avion.

Les transports amoureux affaiblissent considérablement mon sens du rythme. Peur que mon style en pâtisse.

Iran, Tabriz, an 1389.

Je me promène dans ce paysage ocre, beige, gris, motorisé, sans banc, sans terrasse, sans espace où stationner. Etrange territoire aux rues chauffées par la poussière. Etranges visages dessinés sous le noir, visages noirs et intenses, et visages noirs encore, qui avancent par paquets noirs et qui me regardent.

Cette belle écriture ronde, élancée, sur les façades, ne me communique rien. Les chats sont des chiens, la sueur sent le curry, les épices. Tout est absolument étranger.

Et le vent de Tabriz souffle encore.

Téhéran.

Tissus militaires au coin d’une rue, puis d’une autre. Mitraillette, visages lisses, masculins, jeunes, beaux visages. « Cette ville contient-elle un espace sans rien de dur ? », la question se répète tandis que je marche sans varier le rythme, au milieu des voitures et des gens qui m’échappent.

Et soudain le calme sans le silence. Nous voilà décalés, étranges touristes qui n’achètent rien, étranges étrangers qui écoutent le bavardage d’un bazar déserté. Nous n’avons rien à faire là, nous dit un homme. Et pourtant tout est là, entre les meutes de chats et la saleté, les restes de nourriture et le souvenir des épices. Mais quoi ?

Les femmes s’enfuient sous leurs voiles. Au dessus des égouts, ruisseaux à la bouche ouverte, elles retiennent le tissu noir entre leurs dents. Immenses, elles détiennent le bitume. Par sombres paquets elles se serrent à l’arrière des autobus. Foule d’yeux brillants et noirs enfouis sous le noir. Curieuse sensation d’être sans cesse épié par des femmes qui se cachent.

Quitter Téhéran. Beaucoup disent que cette ville est laide. Elle est ronde, bruyante, dispersée, mais elle n’est pas laide. Aux heures les plus chaudes elle exaspère. Le blanc pollué du ciel a le soir des couleurs étonnantes. Entre les chrysanthèmes, les rats, les travaux, les mobylettes, la poussière, le subtil métro qui serre les yeux, les pèches qui se pèlent sans couteau, à quoi ressemble cette ville ? Peut-être à ces femmes qui se bandent le nez pour faire croire qu’elles ont subi une opération de chirurgie esthétique.

Khashan.

Image d’Epinal. Murs chauds. Village couleur ocre. Défilé de minarets. Prières. Femmes volantes, regards profonds. Langue étrangère. Enfants collants comme bave au matin. Regards lourds. Les yeux des hommes cherchent des formes pour nourrir leurs phantasmes. Ici, paraît-il, on fabrique des violeurs. La femme en string et la femme voilée se rejoignent alors, solidaires. Je ne comprends rien.

Les cheveux des femmes musulmanes envoient des rayons phosphorescents dans les yeux des hommes. J’ai peur.

La beauté, le tourisme et la liberté. La beauté que les marchands excitent et trahissent. Mais comment s’approprier un Palais qu’on illumine exprès, tout exprès pour qu’on ne puisse rien faire d’autre que le trouver beau ? Comment s’approprier un instant (le fameux coucher de soleil) alors que trois personnes nous conseillent d’aller le regarder tout exprès là-haut ? Paradoxe étonnant où le romantisme côtoie le tourisme tout en le contredisant profondément. Un jour vous regarderez ce qui est « beau » d’un seul point de vue. Il paraît que c’est le prix de la dictature, mais c’est aussi celui de la démocratie. Tout se mélange, je ne comprends rien.

« Ispahan, ville pétrie de beauté ».

Les femmes se couvrent totalement à l’entrée de la mosquée. Dieu n’en finit pas d’être grand. Tout est religion. Ca m’épate. Ils seraient épatés par mon manque de religion. Si je pouvais parler avec ces gens on s’épaterait. Mais non, impossible de parler. De s’épater. Il faut faire semblant.

Yazd.

Je voulais voir ce pays dont vous parlez tous, ici. Ce pays qui abrite des sites millénaires, ce berceau de l’humanité -toutes ces phrases que vous aimez dire sur les pays lointains- qui a vu naître de merveilleux poètes à l’époque où le Shah convoitait encore des jeunes puceaux. Enfin je voulais voir comment ce pays répondait aux clichés. Légende d’hospitalité, légende des femmes dont la beauté fait mal, etc.

Les légendes sont aussi belles que les ruines. Elles disent peu le quotidien de ce pays en inflation, où l’hospitalité, comme partout, se monnaye, où l’indélicatesse est aussi étendue que la douceur.

Je suis saisi d’inquiétude. Le mot argent signifie partout, sur votre terre, la même chose. Les valeurs s’égalisent.

Téhéran à nouveau.

Mausolée de l’Imam Khomeiny.

Comme partout dans ce pays, il manque quelque chose. La grandeur est là, mais il manque quelque chose. Dans les rues, dans les parcs, il manque quelque chose. Mais quoi ?